lundi 6 février 2012

Mobilisation en ligne contre la famine

Au Kenya, journalistes et activistes lancent une ère nouvelle dans l’usage des médias sociaux

South Sudan's independence day festivities: "We must get to work right away," said President Salva Kiir.Dans le camp de réfugiés de Dadaad, au Nord Est du Kenya, une réfugiée somalienne offre ses empreintes digitales pour être identifiée. Les Kényans ont utilisé les médias sociaux pour venir au secours des victimes de la famine.
Photo : Panos / Sven Torfinn

Julie Gichuru est une journaliste kényane réputée. Elle est même l’une des vingt jeunes femmes les plus puissantes d’Afrique, selon un classement récent du magazine américain Forbes. Il est vrai que cette journaliste de télévision est une forte tête, qui milite notamment contre la corruption dans son pays.

En juillet dernier, alors que des milliers de personnes affamées venant de Somalie traversaient la frontière en direction du camp de réfugiés de Dadaab dans le nord-est du Kenya, des milliers de Kényans étaient eux aussi victimes de la sécheresse dans cette région, ainsi qu’à Turkana, Pokot et Baringo. Julie Gichuru et d’autres journalistes étaient sur place. « Je suis allée dans le camp et j’ai vu des enfants qui hurlaient. Leurs cris étaient assourdissants. Certains mouraient sous nos yeux. D’autres allaient mourir et j’ai vu leurs parents qui se tenaient là, impuissants, se préparant juste à creuser une nouvelle tombe, » explique-t-elle à Afrique Renouveau.

Les reportages de Julie Gichuru et d’autres journalistes ont eu un impact. La mobilisation qu’ils ont suscitée a généré plus de 67 millions de dollars en dons. Principaux canaux : Facebook, Twitter, les téléphones portables, la télévision, la radio et les journaux. Parallèlement, les médias ont rendu compte de la tragédie sur le terrain et de la lenteur des secours.

Les réactions ont été rapides et spontanées. L’Association des propriétaires de médias, l’opérateur téléphonique Safaricom et la Croix-Rouge kényane continuent de collecter dons et aide d’urgence. Pour l’occasion, une association unique, qui sert de coordination entre toutes les autres, a vu le jour fin juillet. Son nom : Kenyans4Kenya, les Kényans pour le Kenya.

Mobilisation collective

« La mobilisation des Kényans a été massive et touchante, atteignant quelque 19 millions de shillings kényans grâce aux contributions obtenues par M-Pesa (banques mobiles) au second jour de la collecte, » rapporte le quotidien The Standard publié à Nairobi, la capitale. Julie Gichuru note que l’équivalent de 10 millions de dollars ont été collectés en l’espace de deux semaines.

Les Kényans peuvent verser des contributions de l’ordre de 10 shillings à peine (environ 10 centimes). « En utilisant Facebook et Twitter, nous avons sensibilisé les populations urbaines aisées. Grâce aux téléphones portables, nous avons sensibilisé les personnes vivant en zones rurales. La télévision, la radio et la presse ont permis de renforcer le message à destination du grand public, » estime Julie Gichuru. Elle évoque le cas d’une employée de maison qui a déclaré à son employeur : « retenez la moitié de mon salaire mensuel et donnez le pour nourrir les bébés qui sont en train de mourir. »

Pour la première fois, le service de transfert d’argent par téléphone mobile M-Pesa, créé par Safaricom, a servi dans le cadre d’une urgence humanitaire. Jusque là, il permettait surtout aux populations des zones reculées de recevoir de l’argent pour leurs dépenses quotidiennes (paiement des factures d’eau et d’électricité, achat de biens de consommation par exemple).

Afin de rendre possible l’opération, Safaricom a attribué un numéro de compte facile à mémoriser (111 111). Les abonnés y versent de l’argent à partir de leur compte M-Pesa de la même manière que lorsqu’ils ajoutent des unités sur leur téléphone. Pour faire un don, ils en indiquent simplement le montant. Ils l’envoient ensuite au numéro de compte. L’expéditeur et le bénéficiaire reçoivent des messages confirmant la transaction, et le tour est joué… La facilité d’utilisation du système a contribué au succès du projet.

Les contributeurs reçoivent aussi des informations sur les autres dons et les opérations d’aide. Sur le site de l’association Kenyans4Kenya la liste des contributions s’affiche à mesure qu’elles sont versées. La crédibilité de la Croix-Rouge, principal partenaire de l’opération, a joué un rôle positif. « Une fois que les gens ont su qui allait recevoir l’argent, ils ont été rassurés, » précise Julie Gichuru.

In Africa's newest — and one of its poorest — nations, one out of seven women dies from pregnancy-related causes.Vente de téléphones portables à Nairobi au Kenya. L’utilisation des téléphones portables a permis de solliciter l’aide des populations à travers le pays.
Photo : Alamy Images / Thomas Cockrem

Sur les traces d'Ushahidi

Bien avant Kenyans4Kenya, d’autres Kényans avaient lancé Ushahidi, une plateforme qui a permis de couvrir les violences postélectorales dans le pays en 2007. Ushahidi a ensuite été utilisé en Haïti et au Japon notamment, dans l’organisation des secours après les tremblements de terre dans ces deux pays [voir Afrique Renouveau, avril 2010].

International Business Times rapporte que 20 tweets relatifs à la crise alimentaire dans la Corne de l’Afrique sont postés toutes les minutes, principalement par des acteurs qui tentent de lever des fonds. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé l’initiative WeFeedBack pour aider les victimes de la faim dans le monde. Le PAM et YouTube ont également collaboré pour enregistrer et promouvoir la chanson « A Step for Mankind », dont les bénéfices devraient aider les victimes de la sécheresse dans la Corne de l’Afrique.

Save the Children, une association caritative britannique, a également lancé une campagne sur les médias sociaux en août et espère pouvoir inciter jusqu’à 750 millions de personnes à regarder un court métrage sur les effets de la famine dans la Corne de l’Afrique. Diverses stars (Justin Bieber, Eminem, Lady Gaga, Jay-Z, etc. ) ont promis de promouvoir la vidéo par le biais de leurs comptes personnels sur les médias sociaux.

Daudi Were, d’Ushahidi, estime que la popularité croissante des médias sociaux au Kenya s’explique d’abord par le facteur démographique. Vingt millions de personnes ont entre 15 et 65 ans, et quelque 22 millions de cartes SIM y sont en circulation. Le second facteur est la manière dont les médias sociaux sont interconnectés. Les gens utilisent leur téléphone portable pour envoyer des tweets, des messages textes et accéder à leur page Facebook.

Daudi Were soutient que même si les plateformes des médias sociaux peuvent être considérées comme des outils propres au milieu urbain, « les villes africaines ont une grande influence sur le reste du pays. » Il assure que « les gens sont en mesure d’envoyer des SMS aux stations de radio et aux chaînes de télé depuis les zones rurales, même s’il y a peu de chances qu’ils écoutent ces messages lorsqu’ils passent à l’antenne. »

L’initiative Kenyans4Kenya, qui a vu des personnes ordinaires s’organiser pour sauver des vies, est sans doute la première de ce type en Afrique. Par le passé, les contributions à des projets caritatifs venaient presque exclusivement de riches organisations et individus, fait remarquer Julie Gichuru. Ce n’est plus le cas. « La plupart des dons apportés à notre campagne viennent de personnes ordinaires ». Ce mouvement de générosité a forcé les entreprises à participer également.

La réussite de l’opération montre que les citoyens peuvent s’organiser. « Les gens ne se sentent plus impuissants, comme c’était le cas auparavant,» explique Julie Gichuru. « Les médias sociaux sont des plateformes où les gens découvrent que des centaines, voire des milliers, d’autres personnes éprouvent la même chose qu’eux, et ces plateformes leur permettent de se mettre d’accord sur un plan d’action ».

Cette capacité nouvelle a des répercussions dans les cercles du pouvoir. « A l’heure actuelle, le gouvernement est préoccupé, note Julie Gichuru. C’est un peu comme si les responsables du gouvernement se disaient ‘si les gens peuvent faire cela, ceci signifie que nous deviendrons inutiles à terme’ ». Pour Daudi Were, le fait que des gens ordinaires prennent l’initiative de s’organiser est en soi une illustration de l’échec des responsables politiques. « Les citoyens africains n’attendent pas que leurs gouvernements prennent les choses en main. Ils se sentent déjà coupés de ceux-ci et veulent prendre leur destin en main ».

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